Le zéro papier passe par le papiermars 1st, 2012
Article journaldunet.com Â
Dans un monde parfait, tous les échanges seraient dématérialisés et l’économie française économiserait la quasi-totalité des 2,5 milliards d’euros dépensés chaque année à imprimer et transporter des factures. Tout en étant favorable à l’environnement. Une chimère ?Â
On paierait par virement, les factures et relevés de comptes transiteraient de serveurs en coffres forts numériques, on ne couperait plus d’arbres pour fabriquer du papier et on remiserait les camions qui les distribuent. Ce serait simple, rapide, économique et écologique.
Elle court, elle court, la chimèreÂ
Cette parousie est-elle imminente ? Certains semblent le penser : Dexia dévoilait ainsi il y a quelques mois son concept « Zéro papier », grande révolution, innovation majeure ! On sent un paradigme nouveau surgir des objectifs stratégiques de jeunes DSI tout juste entrés dans leurs tours d’ivoire, persuadés d’avoir trouvé la solution à tous les maux de la société. Nouveau ? A voir. En 1992, le NY Times titrait « Paperless office about to become a reality » ; en 1975, Business week révélait au monde « Paperless Office is not far off »; et déjà en 1950, Taiichi Ono annonçait le zéro papier comme un des axes des 5S. Le même discours est ressassé depuis 60 ans et martelé depuis deux générations. La croissance quasi continue de la production de papier prouve que ces prophètes ont manqué de flair. Si tous les visionnaires du zéro papier se sont systématiquement trompés depuis 60 ans, comment peut-on faire confiance aux devins de 2012 qui annoncent l’imminence du tout numérique ?
La conclusion de l’article du NY Times de 1992 était, elle, assez pertinente : « [il y a 20 ans], nous disions tous que nous inventions le bureau sans papier. Avec du recul, ce n’était qu’une illusion de computer nerds ». Cette conclusion est toujours d’actualité : la consommation de papier, poursuit sa croissance. Sur les dix dernières années, elle a augmenté de 20% ; en 2011, la croissance était encore de 1,3%. Le papier demeure d’ailleurs la norme pour l’archivage. Une récente étude du cabinet Coleman Parkes Research indiquait que 42,5% des informations critiques d’une entreprise n’étaient conservées qu’au format papier ! Non, messieurs les rêveurs, le papier n’est pas mort.
Comment expliquer la résistance du papier ?Â
Naturellement, les avantages des documents numériques sont nombreux : on peut les transférer rapidement, les partager sans difficulté, les archiver à l’abri du feu, les retrouver même si on ne sait pas où ils sont classés (à la mode Google), leur coût de production est très faible, leur acheminement quasi gratuit. Pourtant, le numérique ne parvient pas à prendre la place que le papier conserve[1]. Trois éléments expliquent cette résistance : le confort, l’habitude et la pérennité.
Une maniabilité inégaléeÂ
L’immense majorité des plus de trente ans reste attachée à la maniabilité du papier et à la créativité de l’écriture au stylo[2]. Un document papier, même de vingt ou trente pages, tiendra toujours moins de place dans la poche que la plus fine des tablettes, que le plus minuscule des portables, à surface et confort de lecture comparables. Et n’importe quel document papier voit son format réduit de moitié d’un seul geste. On ne plie pas un écran.
Le poids des habitudesÂ
Notre civilisation repose depuis un peu plus de deux milles ans sur l’écrit, et donc sur le papier. Le changement n’est jamais simple ; lorsqu’il concerne un des piliers de la société, il devient encore plus lent, complexe, et anxiogène.
Une sécurité de conservation millénaireÂ
Le plus ancien manuscrit papier, en parfaite conservation, a 1 600 ans. C’est le Codex Vaticanus. Il contient l’essentiel du Nouveau Testament. Ce n’est pas le temps, mais le fanatisme qui a détruit le papier. Pour un support numérique, le temps est plus efficace et beaucoup plus rapide que le fanatisme. Un CD ou un DVD n’est plus lisible après seulement vingt ans. Un Blu-Ray ne passe pas les dix ans. Et les disques durs ont en moyenne leur premier crash avant cinq ans. Qui fabriquera encore des lecteurs de clefs USB dans une génération ? Quel technicien pourra encore réparer un disque dur dans un siècle ? Personne ne peut apporter la réponse[3]. La durée de vie du numérique se compte en années, celle du papier en siècles.
Ainsi la pérennité du support numérique est le premier frein au tout électronique et tant qu’on n’a pas apporté la preuve de cette persistance, les utilisateurs préfèreront une fiche de paie papier rassurante à un fichier virtuel.
Accepter le papier pour avancer vers le numériqueÂ
Les avantages du numérique sont évidents et sa croissance importante, mais le papier ne disparaîtra pas. On peut, au mieux, espérer arriver à une cohabitation intelligente entre documents papier et numériques.


